PIONEER ALICE GUY WHITNEY MUSEUM NEW YORK 2009
Il est si
banal de rencontrer des femmes réalisatrices de films
qu’on a oublié combien ce phénomène est
d’apparition récente. Il date tout au plus des
années cinquante : c’est l’avènement de la
télévision et le déclin des monopoles
cinématographiques qui l’ont rendu commun.
Jusqu’en
1939, les femmes réalisatrices sont dans le monde entier une
douzaine. De 1915 à 1925, elles se comptent sur les doigts
d’une main. En 1914 elles sont deux. Avant cette date, il
n’y en a qu’une : elle est française et
s’appelle Alice Guy.
1. A l’aube des temps héroÏques
Décédée
en 1968 (à l’âge de quatre-vingt-quinze ans) dans
une maison de santé américaine, Alice Guy n’est pas
seulement la doyenne des réalisatrices de films. Elle est parmi
elles la seule qui ait vu naître le cinéma. Sa
carrière, achevée en 1920 aux usa, a pris naissance au
xixe siècle à Paris, aux Buttes-Chaumont,, en mars 1896 elle tourne "La fée aux choux", là
où elle construisit le premier studio Elge Son œuvre est
également la plus prolifique : environ trois cents bandes de
vingt à six cent quatre-vingts mètres** jusqu’en
1906 ; plus de soixante-dix films de moyen et long métrage de
1910 à 1920. Elle a fondé et dirigé, ou
contribué à la fondation aux usa, de quatre
sociétés de production et d’une
société de distribution. Elle a défié le
trust Edison, bravant son interdiction de produire des films de plus de
deux bobines.
Mais
il vaut mieux, pour la postérité, être le second ou
le troisième plutôt que le premier. Cette carrière
en deux tronçons séparés par l’Atlantique
— inaugurée dans la période préhistorique et
achevée avant que naisse l’histoire du cinéma
— a été oubliée ou attribuée à
d’autres.
Alice
Guy est née à Paris le 1er juillet 1873 au sein
d’une famille aisée, bourgeoise mais ruinée
à trois reprises, dont une fois par un tremblement de terre. A
quatre ans, après un long voyage (le canal de Panama
n’existait pas), elle arrive avec sa famille à Santiago du
Chili, en repart à six ans et poursuit son éducation
à Paris au couvent du Sacré-Cœur. A la mort de son
père, décidée à assurer son
indépendance, elle apprend la sténodactylographie,
spécialité alors assez rare. Sa mère, qui dirige
des comités de bienfaisance, y rencontre la famille de Elge, Alice est engagée par celle-ci comme
secrétaire.
Les
établissements Elge ont succédé en 1885 au
Comptoir de photographie. Ils fabriquent des pellicules et appareils,
l’invention des frères Lumière les amènera
à s’intéresser au cinéma. En 1896, avec la
collaboration de l’ingénieur Demeny, Elge a
lancé un appareil de format 60 mm. En 1897, avec l il met en vente un appareil de format 35 mm
destiné à la prise de vues et projection. Il est suivi en
1898 d’un appareil peu coûteux destiné uniquement
à la projection : le "chronophotographe " lancé en
grande série auprès des exploitants. A titre accessoire
et pour les besoins de la démonstration, Elge a produit
jusqu’ici quelques bandes documentaires ou
d’actualité. Le succès du nouvel appareil
l’oblige à fournir aux acheteurs des films de fiction
analogues à ceux de Pathé. Il charge son active
secrétaire d’organiser cette nouvelle branche. Faute de
moyens et de personnel qualifié, Mlle Alice va régler
elle-même le problème.
Dans
le jardinet de la maison de son patron enclos dans l’usine*, elle
tend quelques toiles de décor peint et avec le concours
amusé d’une amie, Yvonne Mugnier-Sérand, elle
tourne la Fée aux choux en mars 1896 réédité plus tard sous le titre de Sage-Femme de premièreclasse: c’est, dans l’esprit des cartes postales humoristiques,
l’histoire d’une dame qui fait pousser des enfants dans les
choux. L’initiative ayant rencontré le succès et
l’expérience ayant plu, son auteur va récidiver.
Elle en a le loisir : il s’agit de réaliser en tout et
pour tout de douze à vingt très courtes bandes par an.
Alice Guy affirme avoir débuté avant
Méliès. Elle date la Fée aux choux de mars
1896.
Pour
les bandes suivantes, Alice Guy s’assure quelques
interprètes professionnels. Les seuls qui acceptent de se
commettre avec le cinématographe et se contentent des cachets Elge sont des acrobates, des acteurs de café-concert comme
Henri Gallet, des chansonniers comme Roullet-Plessis. En quelques
grandes circonstances, elle engage des clowns alors
célèbres : les O’mer dans la Voiture cellulaire, Déménagement à la cloche de bois, Ballet de singes, la Crinoline et Une noce au lacSaint-Fargeau (1905). Elle aborde tous les genres. Féerie et fantastique : Faust etMéphisto, la Fève enchantée, Lui, la Légende de saint Nicolas, la Fée Printemps (1906, en couleurs). Le comique polisson : les Fredaines de Pierrette, Charmant Frou-Frou, J’ai un hanneton dans mon pantalon ! Le comique à trucs : le Cake-Walk de lapendule, le Fiancé ensorcelé. Des sujets religieux : la Messe de minuit, l’Angélus, le Noël de Pierrot.
Pour le comique, elle utilise parfois un seul acteur. La Première Cigarette(60 m, août 1904) montre en plan assez rapproché les
réactions (observées par sa sœur effrayée)
d’un garçon qui fume une cigarette dérobée.
Ce film a été attribué à tort à
Emile Cohl pourtant entré chez Elge après le
départ d’Alice Guy. C’est le fait divers et le
mélodrame qui vont la conduire vers des métrages de plus
en plus importants et à figuration plus étendue. Des Apaches pas veinards (20 m, mars 1903), elle passe à l’Assassinat du courrier de Lyon (122 m, avril 1904), à Rapt d’enfants par lesromanichels (6 tableaux et 225 m, octobre 1904). 1904 est placé par elle sous le signe des enfants ; ils lui inspirent le Baptême de la poupée, les Petits Peintres et surtout les Petits Coupeurs de bois vert,
mélodrame charmant de naïveté. Deux enfants,
profitant de l’assoupissement de leur mère — malade
près d’un feu éteint, dans une pauvre
chaumière —, vont ramasser du bois dans la forêt
voisine. Poursuivis par les gardes, ils sont rattrapés et
conduits devant un juge. Celui-ci, à l’exposé de
leur détresse, ne peut retenir une larme et les relâche
après avoir glissé une pièce dans la main du plus
âgé !
PIONEER ALICE GUY WHITNEY MUSEUM NEW YORK 2009
Tous
les films produits par Elge jusqu’à l’automne
1907 peuvent lui être attribués, sauf
quelques exceptions en 1904 et 1905. C’est en 1904, en effet,
qu’elle rencontre avec surprise dans les rues de La
Villette, vendant du savon au porte-à-porte, Ferdinand Zecca,
bras droit de Charles Pathé et directeur de sa production : une
brusque disgrâce l’a conduit à cette
extrémité. Détail qui achève
d’émouvoir Alice Guy, "ce savon, Zecca le mouillait pour
le rendre plus lourd". Elle engage aussitôt son
ex-collègue comme régisseur et lui offre asile rue de La
Villette. Avant de rentrer en grâce chez Pathé au bout de
quelques semaines, Zecca s’est acquitté, en plus de son
travail d’assistant à la réalisation, de quelques
bandes. En particulier les Méfaits d’une tête de veau,
l’un des grands succès du répertoire Elge Ce
film a été longtemps attribué à Alice Guy ;
c’est pourtant, m’a-t-elle dit, l’un des rares dont
elle ne soit pas l’auteur. A l’origine de cette
erreur… historique se trouve le témoignage*
d’Etienne Arnaud, entré à La Villette deux ans
après le tournage de ce film.
Le
passage de Zecca lui fait ressentir le désir d’être
secondée. Il lui est difficile de suffire à elle seule
à une demande accrue. Par ailleurs, elle souhaite se consacrer
à des films élaborés et plus longs. Réhabilitation,"scène dramatique", atteint en 1904 le métrage alors
considérable de deux cent cinquante mètres. Elle se
propose d’adapter sous le titre d’Esmeralda le roman de Victor Hugo Notre-Dame de Paris ; enfin il faut opposer une Vie du Christ à
celle que Pathé a mise en circulation. Ces deux superproductions
— pour l’époque — sortiront la première
en décembre 1905 (290 m), la seconde en janvier 1906 (608 m) ;
elles nécessiteront une figuration nombreuse. Surtout la
seconde, trois cents figurants… et vingt-cinq décors de
bois, réalisés par le décorateur Henri
Ménessier. L’ingénieur Decux lui-même a
aidé à leur découpage et à leur montage sur
châssis, car certains ont été montés en
extérieurs dans la forêt de Fontainebleau.
La
manipulation de ces trois cents figurants, provenant du fond du panier
et peu enclins à se laisser commander par une femme,
amène Alice Guy à engager un chef de figuration
mi-assistant, mi-régisseur. Son choix se porte sur Victorin
Jasset (1862-1913), metteur en scène à l’Hippodrome
(aujourd’hui le Gaumont-Palace) de reconstitutions historiques
très appréciées : Vercingétorix, Jeanne d’Arc, ainsi que de cavalcades dans les rues de Paris pour la mi-carême. Et c’est ainsi qu’Esmeralda et la Vie du Christseront attribués à tort à Jasset, simple assistant
de la réalisatrice. En 1963, celle-ci m’a montré,
en le comparant aux photos du film qu’elle avait
conservées, le recueil de chromos dont elle s’est
inspirée pour le mettre en images ; il s’agit de la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ par James Tissot, éditée à Tours par Alfred Mame.
Jasset assiste encore la réalisatrice pour un tournage opéré dans son pays natal, Descente dans les mines à Fumay. Enfin, il écrira ou mettra en scène lui-même quelques bandes comme l’étrange Rêves d’un fumeur d’opium.
Bien
que satisfaite de ses services, Alice Guy ne le retiendra pas. Les
parents d’une jeune figurante s’étant plaints
à Elge qu’il avait eu pour celle-ci un
intérêt extra-professionnel. Après de brefs
passages chez divers producteurs, Jasset se fixera chez Eclair peu
après sa fondation et en deviendra le directeur artistique,
c’est-à-dire directeur de la production. Un nouvel
arrivant va éclipser son souvenir, rue de La Villette.
A
l’automne 1905, Elge dépose sur le bureau
de sa directrice artistique plusieurs scénarios ; ils lui ont
été transmis par Michel Coissac*, chef du service des
projections de la Maison de la Bonne Presse, par ailleurs
éditrice de la Croix et duPèlerin. Leur
auteur est un ancien collègue de Coissac à la Bonne
Presse : Louis Feuillade. Ces scénarios plaisent à Alice
Guy qui convoque leur auteur et lui offre de les mettre en scène
lui-même. Feuillade, père de famille depuis peu,
hésite, après des années de vache enragée,
à abandonner son emploi de secrétaire de rédaction
à la Revue mondiale. Pour le remplacer, il avance la
candidature d’Etienne Arnaud (1879-1955), lui aussi originaire de
l’Hérault ; avec cet ami, il a écrit un drame en un
acte et en vers, le Clos, et animé le Toro-Club
parisien. Docteur en droit, ancien chansonnier et…
chômeur, Arnaud accomplit sa première mise en scène
en tournant le premier scénario de Louis Feuillade : Attrapez mon chapeau! sorti en janvier 1906. Il poursuivra sa carrière chez Elge
de préférence dans les films "de genre",
jusqu’à l’automne 1911. A cette date, il part pour
New York où la société Eclair l’a
nommé directeur des studios qu’elle vient de construire
sur la rive est de l’Hudson River à Fort Lee.
Jusqu’en août 1914, il réalisera de nombreux films,
parmi lesquels un Robin des Bois. Il ne reviendra au cinéma
qu’en 1925 pour des doublages et sous-titrages. Entre-temps il a
publié avec Boisyvon un recueil de souvenirs, le Cinéma pour tous.
PIONEER ALICE GUY WHITNEY MUSEUM NEW YORK 2009
Feuillade,
qui propage le désir d’activité et la bonne humeur,
s’entend fort bien avec Alice Guy. Devenu le scénariste
attitré de la maison, il lui apporte trois scénarios par
semaine jusqu’au jour où — peu de mois après,
précise Alice Guy — il sacrifie le journalisme à la
mise en scène. Mais sa faculté d’invention est
telle qu’il continuera pendant au moins un an à fournir
l’argument des films de ses collègues, en particulier
Roméo Bosetti, d’abord interprète de la
série Roméo, puis réalisateur jusqu’en 1910 de la série Calino (interprète Mégé) continuée ensuite par Jean Durand.
L’essentiel
de la production étant assurée par Arnaud, Feuillade,
Bosetti et un auteur promu à son tour metteur en scène :
J. Roullet-Plessis, Alice Guy peut se consacrer en plus de ses films
personnels à un nouveau département de la maison. Alice Guy dès l’origine, croit au film parlant.
En 1905, elle utilise un appareil, le "chronophone", qui combine
l’enregistrement sonore sur rouleau de cire et l’image
filmée. L’essentiel de l’activité
d’Alice Guy en 1906 et jusqu’au printemps 1907 consistera
à réaliser 160 phonoscenes pour le chronophone.
Dépassant rarement une ou deux minutes, ils reproduisent surtout
des chanteurs en action ou des tableaux illustrés par des
chorals. Après les Ballets de l’Opéra (avec Gaillard et la maîtresse de ballet), les Sœurs Mante danseuses mondaines, elle enregistre la classe de Rose Caron du Conservatoire dans Carmen,
Mignon, Manon, les Dragons de Villars, les Cloches de Corneville,
Madame Angot, la Vivandière, Fanfan la Tulipe, le Couteau de Théodore Botrel. Elle enregistre à la faveur d’un voyage en Espagne des Danses gitanes. Viendront interpréter leur répertoire devant sa caméra et ses enregistreurs : Mayol, Dranem et Polin.
Elle
ne se désintéresse pas pour autant du film muet. En 1906,
désireuse de filmer des courses de taureaux à
Nîmes, elle décide de profiter des paysages environnants
pour adapter des œuvres appartenant à la
littérature provençale. Feuillade, en raison de sa
connaissance intime de la région et de sa littérature,
est adjoint à l’expédition comme scénariste.
Alice Guy l’associera même à la réalisation
de certains films comme Mireille, lorsque la mise en
scène exige des conditions difficiles à assumer par une
femme. Lesquelles ? "Par exemple, monter dans un arbre",
précise-t-elle. En dépit d’un premier
négatif rayé de Mireille,
l’expédition qui dure un mois est fructueuse (tous les
chefs-d’œuvre de la littérature provençale
seront mis au pillage, reconnaît Feuillade), et très
cordiale.
L’équipée
provençale va, de plus, être déterminante pour
l’évolution du cinéma français, du
cinéma américain — et tout d’abord pour la
vie personnelle d’Alice Guy.
Par
exception, elle n’était pas accompagnée de son
inséparable opérateur, le "père Anatole" (Anatole
Thiberville), indisponible, et qui d’ailleurs n’aimait pas
les voyages. (Elle le lui a reproché avec humour dans son Autobiographie d’une pionnière.)
Il est remplacé par un jeune Anglais qui a débuté
à la succursale de Londres et fait un stage rue de La Villette
avant d’être nommé sous-directeur de la succursale
de Berlin.
Herbert
Blaché-Bolton n’utilisera que sur les actes
d’état civil et documents officiels son patronyme en
entier. Celui-ci est composé des noms respectifs de ses parents
non mariés : un chapelier originaire de Béziers et une
comédienne anglaise. Au cours du séjour de
l’été 1906 dans le Midi, une idylle s’est
nouée entre la réalisatrice et son opérateur
stagiaire. Elle se confirme lors d’une inspection
réalisée par Alice Guy à Berlin. Ils annoncent
leurs fiançailles à la Noël et se marient en mars
1907 à Paris. Leur voyage de noces s’effectuera trois
jours plus tard aux Etats-Unis.Elge a ainsi
trouvé le moyen de réunir ce couple dont les membres
résident dans des capitales différentes. Il charge
Herbert Blaché, dont l’anglais est la langue maternelle
(et qui parle bien le français, avec un léger accent), de
commercialiser le chronophone à partir d’un bureau
établi à Cleveland.
Pour
remplacer sa principale collaboratrice, Elge pense à un
collaborateur de la maison Pathé : en particulier Albert
Capellani. Alice Guy l’en dissuade et le convainc qu’il
possède au sein de sa propre maison l’homme de la
situation : c’est Louis Feuillade. Elge retient le conseil et
le futur réalisateur des Vampires lui succédera le 1er avril 1907.
2. Alice au pays des merveilles ALICE GUY CINEMA PIONEER WHITNEY MUSEUM 2009
Tandis
que monte l’étoile de Feuillade, celle des Blaché
subit une courbe contraire. Les Américains du Middle West
restent désespérément sourds à
l’appel du chronophone : les ténors et les chanteurs,
même gesticulant sur pellicule, les font bâiller. Un an
plus tard, les Blaché rentrent bredouilles à New York
où Herbert prend la direction de la succursale locale.
Elle
est située dans la périphérie de New York,
à l’est de Manhattan, Congress Avenue, dans le quartier de
Flushing. A ses portes, commence la campagne : bois sauvages,
pièces d’eaux naturelles qui invitent au tournage en
extérieurs. Mais, au contraire de Pathé, Elge ne
charge pas ses succursales d’organiser une production locale.
Celle de New York (ALICE GUY CINEMA PIONEER WHITNEY MUSEUM 2009)est constituée (comme les autres) d’une
agence de représentation et d’un laboratoire de tirage. A
Blaché de montrer les productions Elge aux exploitants
américains et d’arracher des commandes. Après quoi,
le négatif du film désiré lui est adressé
de Paris. Il en tire le nombre de copies nécessaires au
marché américain, les sous-titre en anglais et renvoie le
négatif rue de La Villette.
On
conçoit qu’après deux années passées
à mettre au monde une fille et à s’adapter à
sa nouvelle vie, l’active Alice Guy ait éprouvé la
monotonie d’une existence de mère de famille. Reprise par
la nostalgie du métier, elle envisage de mettre en scène
à l’intention du public américain des films
adaptés à ses goûts et interprétés
par des acteurs du pays. Elge se refusant à affronter les
risques d’une production locale, et son mari étant
lié par un contrat d’exclusivité à la maison
des Buttes-Chaumont, elle se résigne à assurer
elle-même la production de ses œuvres. Elle dispose
d’un débouché potentiel : les clients
contactés par son mari pour le compte de Elge
Le 7 septembre 1910, est déposée chez un attorneyde New York la charte de la "Solax Company" (ALICE GUY CINEMA PIONEER WHITNEY MUSEUM 2009) dont Alice Blaché
est présidente ; le directeur commercial est George A. Magie.
Bien que possédant un bureau à Manhattan : 147, Fourth
Avenue, au coin de la 14e rue — la société est
domiciliée à Flushing, chez Elge Elle en utilisera le
laboratoire de tirage et un local pour les tournages en
intérieurs. La campagne qui assiège ce faubourg fournira
les extérieurs. Alice Guy engage un opérateur, John Haas,
qui assurera l’image de la plupart de ses films. De Paris, elle
fait venir comme chef décorateur Henri Ménessier, son
collaborateur de la Vie de Jésus. Dès le 21
octobre 1910, sous le fronton d’un soleil au zénith
adopté pour label, la "Solax Co" entame jusqu’en juin 1914
une production de trois cent vingt-cinq films (drames, comédies,
mélodrames, westerns et "scènes militaires",
opéras filmés, films documentaires) de tous
métrages. Trente-cinq sont réalisés par la
présidente, les autres par Edward Warren, principal metteur en
scène de la compagnie, et le fidèle Melville, ainsi que
par Harry Schenk*. Elle a personnellement mis en scène un film
par mois, en moyenne, pendant l’existence de la Solax.
(ALICE GUY CINEMA PIONEER WHITNEY MUSEUM 2009)
La première réalisation de la société, A Child’s Sacrifice, sortie le 21 octobre, est l’œuvre d’Alice Guy qui semble s’être souvenue du bon vieux temps des PetitsCoupeurs de bois vert.
C’est l’histoire d’une petite fille de huit ans
(interprétée par Magda Foy, la Solax kid). Son
père est ouvrier en grève, sa mère malade, elle va
proposer sa poupée à un brocanteur. Voyant sa
détresse, il achète le jouet, puis l’offre en
cadeau à l’enfant. La fillette ne se bornera pas à
apporter un peu d’argent au pauvre foyer. Elle
s’interposera lors d’un incident provoqué par la
grève et évitera par sa candeur une effusion de sang. Un
autre mélodrame à succès d’Alice Guy, FallingLeaves("Quand les feuilles tombent"), sera diffusé en France*.
Touchante histoire d’une petite fille qui, croyant retarder la
mort de sa grande sœur atteinte de tuberculose, sort la nuit dans
le jardin et rattache aux branches les feuilles tombées : le
médecin laisse prévoir la mort de la malade à la
fin de l’automne.
La réalisatrice se souviendra aussi de ses enregistrements pour le chronophone, elle filmera en 1912 deux opéras, Mignon et Fra Diavolo, l’un et l’autre en trois bobines et accompagnés d’une partition pour orchestre.
Alice
Guy ne se désintéresse pas de sujets plus virils. A la
faveur d’un séjour dans l’Etat de Washington, elle
tourne une série de "scènes militaires" dont la plupart
sont en réalité des cow-boys pictures. L’ancienne réalisatrice des Apaches de Paris, du Crimede la rue du Temple donnera aussi à la Solax des films policiers tels que The Rogues ofParis, The Million Dollar Robbery et The Sewer("Dans les égouts de New York"). Le scénariste de ce
dernier film est le décorateur Ménessier qui
n’hésite pas à creuser tranchées et piscines
dans les terrains vagues de Flushing. L’un des attraits du film
était l’attaque du héros par d’authentiques
rats d’égout entraînés par un
spécialiste. La réalisatrice ne ménage ni efforts
ni dépenses pour suggérer le réalisme ou obtenir
le sensationnel. A la surprise des critiques, encore peu
habitués au procédé, en mars 1912, elle fait
brûler une voiture dans la cour du studio ("une Duracq seulement
âgée de trois ans") pour les besoins d’une histoire
criminelle, Mickey’s Pal. La scène fut
dirigée par Edward Warren à la demande expresse
d’Herbert Blaché, assez inquiet de voir sa femme filmer
des incendies, des acrobaties sur les poutres du pont de Brooklyn,
utiliser des animaux sauvages ou provoquer des explosions. Il consent
à la voir accueillir des tigres dressés sur son plateau
dans The Beats of the Jungle ("Toute la jungle") mais il lui
interdit absolument l’usage de la dynamite et tourne à sa
place des scènes trop périlleuses de The Yellow Traffic.
(ALICE GUY CINEMA PIONEER WHITNEY MUSEUM 2009)
L’inspiration d’Alice Guy fait encore deux incursions dans le fantastique. Avec Edgar Poe : The Pit and the Pendulum. Avec Balzac : The Shadows of the Moulin Rouge,tous deux tournés en 1913. Dernier souvenir de la période
héroïque des établissements Gaumont et de leur
comique à trucs, elle introduit, avec la collaboration de
l’indispensable Ménessier, une courte séquence de
dessin animé dans un mélodrame de 1912, Hotel Honeymoon : la lune se transformait et souriait aux amoureux. Il est possible aussi qu’elle soit l’auteur de In the Year 2000,
film satirique montrant les femmes gouvernant la terre, et les hommes
devenus leurs subordonnés. Ce serait conforme à son
caractère et à son humour en tout cas.
Les
étoiles de la Solax "stock" sont dès l’origine
Blanche Cornwall et son partenaire Darwin Karr, renforcés en
1913 de Vinnie Burns et Claire Whitney. Parmi le reste de la troupe :
Lee Beggs, Mace Greenleaf, Marion Swayne, Billy Quirk, surtout
voué au comique et héros de la série Billy.
Au
début, Alice Guy ne cherche pas à attirer
l’attention sur son cas unique : seule femme metteur en
scène du monde. Prudence à l’égard
d’un milieu assez conformiste où l’habileté
à manier les poncifs est plus appréciée que
l’intuition et la sensibilité. Mais lorsqu’ils
découvrent son existence, les journalistes corporatifs se
montrent pleins d’attention à l’égard de
cette Parisienne jolie, accueillante et dont la douceur dans le travail
revêt une insoupçonnable énergie. Ravis de
l’exotisme qu’elle leur apporte ils publient sa photo. En
robe du soir. En tenue de travail : un mégaphone à la
main, protégée du soleil par une immense capeline, debout
sur un échafaudage en train de diriger Fra Diavolo. Ils
rapportent les moindres propos et gestes de celle qu’ils
appellent non pas Mrs Blaché, mais — galanterie oblige
— "Mme Blaché". Visite-t-elle la prison de Sing-Sing pour
se documenter, on la photographie assise sur la fameuse chaise
électrique et on la cite : "Les prisons françaises sont
plus confortables, surtout celles de Fresnes." (Ciel ! comment le
sait-elle ?) On répète que, selon "Mme Blaché",
les enfants français dès leur jeune âge
témoignent d’un sens inné de la comédie.
Mais les Américains, très travailleurs, peuvent les
égaler.
(ALICE GUY CINEMA PIONEER WHITNEY MUSEUM 2009)
Au
vrai, la Solax est emportée par le succès. Ses
productions plaisent et se vendent bien. Aussi peut-elle annoncer en
janvier 1912 qu’elle a acquis un terrain sur l’autre rive
de l’Hudson, à Fort Lee, pour y construire un studio
moderne, avenue Palisades. Après le studio de Pathé et
celui d’Eclair où vient d’arriver Etienne Arnaud, la
Solax va contribuer, en septembre 1912, à faire de Fort Lee la
capitale du cinéma franco-américain. Le nouveau
bâtiment, pourvu d’un grand studio vitré sur la face
sud des premier et second étages, est équipé
d’un laboratoire pouvant tirer seize mille pieds de pellicule
positive par jour. Quelques mois plus tôt, le 3 février,
la Solax a organisé avec succès au Weber’s Theater
de Broadway sa première grande soirée en présence
du tout-cinéma new-yorkais.
De
son côté, Herbert Blaché, toujours directeur de la
succursale Gaumont, fait preuve d’un égal dynamisme et va
contribuer avec efficacité à la commercialisation de la
production de sa femme. En mai 1912, provoquant
l’éclatement de la "Motion Picture Distributing and Sales
Co", il prend la tête d’un groupe
d’indépendants décidés à opposer une
attitude offensive au trust Edison qui les tient à
l’écart lorsqu’il ne les combat pas durement.
Blaché fonde une société de distribution, la "Film
Supply Co", dont il assume la présidence jusqu’à ce
qu’elle se fonde en 1914 dans la "Mutual Company" (celle-ci
était, avant de produire les films de Chaplin, une simple
compagnie de distribution). Film Supply Co distribuera en plus des
productions de la Solax, celles de Thanhouser, Great Northern,
Majestic, Comet, Reliance, American Film Co, et des
sociétés françaises Elge, Lux, Eclair, Eclair
American, Le Film d’art. D’autres scissionnistes plus
modérés formeront la "Universal Film Manufacturing Co"
qui deviendra plus tard une célèbre société
de production.
A
peine libéré du contrat le liant à Elge
jusqu’en avril 1913, Herbert Blaché fonde et
préside la "Blaché American Features Inc."
destinée à produire des films de quatre bobines. Leur
succès amène la Solax à... suivre
(ALICE GUY CINEMA PIONEER WHITNEY MUSEUM 2009)